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Kanzi, bonobo, et les chimpanzés: deux études qui bousculent la frontière du “proprement humain”

Kanzi, un bonobo connu pour ses interactions étroites avec des chercheurs, a réussi une série de tests où il fallait suivre un objet… qui n’existait pas. Dans un autre registre, une étude publiée dans Science en 2024 relie la diversité des outils chez les chimpanzés à la connectivité entre groupes sur le temps long. Deux résultats qui déplacent un débat ancien: ce qui paraît “humain” tient-il à une rupture nette, ou à un continuum de capacités plus largement partagées chez les grands singes?

Les tests de “faux jus”: Kanzi suit un objet imaginaire d’un récipient à l’autre

Le protocole est volontairement proche des jeux symboliques observés chez l’enfant. Un expérimentateur mime le fait de verser du jus depuis un pichet vide dans deux gobelets transparents, eux aussi vides, puis mime le fait de “boire” le contenu de l’un des deux. La question posée ensuite, “où est le jus?”, impose une gymnastique cognitive: l’animal doit accepter la règle du jeu, maintenir une représentation de l’objet fictif, et l’assigner au bon contenant.

Dans ces expériences menées par des chercheurs de Johns Hopkins, Kanzi désigne plus souvent que le hasard le gobelet supposé “plein”. La même logique est ensuite testée avec un choix entre un liquide réel et un liquide “pour de faux”, ce qui permet de vérifier que l’animal ne se contente pas de suivre un geste, mais comprend aussi la différence entre la scène jouée et la récompense matérielle. L’Associated Press rapporte que Kanzi a sélectionné le bon gobelet dans une proportion nettement supérieure au hasard, et qu’il a majoritairement choisi la boisson réelle quand elle était proposée face à la boisson fictive.

Un troisième exercice transpose l’idée à d’autres objets, avec des raisins imaginaires déplacés entre contenants. Là encore, Kanzi suit la trajectoire de l’objet absent et répond aux sollicitations de l’expérimentateur. Le résultat ne dit pas qu’un bonobo “vit dans la fiction”. Il montre qu’au moins un individu peut manipuler une information contrefactuelle dans un cadre coopératif, sans se tromper sur la nature réelle de ce qui est en jeu.

“Représentation secondaire”: une brique cognitive liée au jeu symbolique

Les auteurs décrivent la capacité testée sous le terme de représentation secondaire: garder en tête une version “comme si” du monde tout en sachant qu’elle ne correspond pas à l’état réel des choses. Chez l’humain, ce mécanisme est au cœur du jeu symbolique et, plus largement, de la possibilité de se coordonner autour de conventions partagées, de récits ou de règles abstraites.

Dans l’interprétation proposée, ce type de compétence pourrait remonter à un ancêtre commun des humains et des grands singes, souvent situé à plusieurs millions d’années dans les reconstructions évolutives. L’idée n’est pas nouvelle dans son principe, mais elle gagne en substance quand elle s’appuie sur un test expérimental précis, où l’animal doit répondre à une question sur un objet explicitement fictif.

Un point pèse pourtant dans la lecture des résultats: Kanzi n’est pas un bonobo “ordinaire”. Il a grandi dans un environnement fortement enculturé, au contact des humains, avec un apprentissage prolongé des routines de communication. Cette trajectoire peut avoir servi d’échafaudage, en familiarisant l’animal avec les intentions humaines et avec la logique des tâches. La portée du résultat dépend donc de la suite: reproduire l’effet avec d’autres bonobos, et surtout avec des individus moins entraînés aux interactions humaines.

Chez les chimpanzés, des traditions d’outils qui s’accumulent avec la connectivité

Une autre étude, publiée dans Science en 2024 et menée par une équipe pilotée par l’Université de Zurich, s’attaque à un autre marqueur souvent brandi comme “proprement humain”: la culture cumulative. L’expression renvoie à l’idée qu’une population n’apprend pas seulement des techniques, mais qu’elle peut les enrichir, les combiner, les stabiliser et les transmettre, de sorte que le répertoire s’épaissit au fil des générations.

Le défi, chez les chimpanzés, tient au fait que les preuves matérielles se conservent mal. Les outils sont fréquemment faits de bâtons, de feuilles, de fibres végétales, et laissent peu de traces durables. L’étude contourne l’obstacle en combinant deux familles d’informations: d’un côté, des marqueurs génétiques permettant d’inférer des liens et des flux entre groupes sur le long terme, de l’autre, des relevés de comportements de recherche de nourriture documentés sur de nombreux sites de terrain.

Le jeu de données rassemble des informations issues de 35 sites d’étude de chimpanzés en Afrique, et recense 15 comportements de quête alimentaire. Ces comportements sont classés selon leur complexité, depuis l’absence d’outils jusqu’à des séquences impliquant plusieurs objets ou plusieurs étapes. L’hypothèse est simple: plus les groupes sont connectés, plus les chances augmentent que des innovations circulent, se combinent, et finissent par former des “ensembles” techniques plus riches que ce qu’un groupe isolé pourrait maintenir durablement.

Le résultat, tel qu’il est présenté, va dans ce sens: la connectivité entre communautés est associée à des répertoires d’outils plus diversifiés et à la présence de pratiques plus complexes. La conclusion ne transforme pas les chimpanzés en copies de sociétés humaines, mais elle affaiblit l’idée d’un fossé infranchissable. Une partie de ce qui fait la puissance de la culture humaine pourrait dépendre, au moins en partie, de paramètres démographiques et sociaux, comme la densité de contacts et la stabilité des transmissions.

Pourquoi ces résultats comptent aussi pour la conservation des grands singes

Ces deux travaux convergent sur un point: quand une population disparaît, ce n’est pas seulement un effectif qui s’éteint, mais aussi un ensemble de compétences, de traditions et de variations comportementales locales. Chez les chimpanzés, la littérature de terrain a depuis longtemps décrit des différences de pratiques entre régions, notamment dans l’usage d’outils pour l’alimentation. L’étude de 2024 ajoute une couche d’interprétation: ces différences ne sont pas de simples curiosités, elles peuvent refléter une dynamique d’accumulation sur le temps long, favorisée par les échanges entre groupes.

Dans le cas de Kanzi, l’enjeu n’est pas de projeter sur les bonobos une psychologie humaine complète, mais de rappeler qu’un grand singe peut mobiliser des représentations plus souples qu’on ne l’admet souvent. Or ces capacités sont difficiles à percevoir dans des contextes de stress, de fragmentation des habitats ou de perturbation sociale. La destruction d’un milieu ne supprime pas uniquement des individus, elle perturbe aussi les conditions qui rendent possibles l’apprentissage, l’imitation, la transmission et la stabilisation de comportements.

Il existe aussi un effet miroir: les humains reconnaissent plus facilement la valeur de ce qu’ils identifient comme “proche” d’eux. Montrer des éléments de cognition symbolique ou des mécanismes de culture chez les grands singes peut renforcer l’argument selon lequel leur protection engage plus que la biodiversité au sens strict. Elle touche à des lignées capables de solutions inventives, de traditions, et peut-être de formes limitées de jeu mental avec le réel.

La question scientifique immédiate reste ouverte et très concrète: ces performances reposent-elles sur des conditions particulières, comme une familiarité intense avec l’humain dans le cas de Kanzi, ou bien révèlent-elles un potentiel plus général que les méthodes habituelles peinent à capter? Sur le terrain, la réponse dépendra aussi d’un facteur rarement spectaculaire, mais décisif: préserver des continuités d’habitat et des réseaux sociaux suffisamment stables pour que l’apprentissage intergénérationnel puisse continuer à faire son travail.

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