Six épaves enfouies sous des terrains gagnés sur la mer, un chantier ferroviaire pensé pour les trajets du quotidien et, au passage, une fenêtre ouverte sur l’histoire maritime. À Varberg, dans le sud-ouest de la Suède, des archéologues travaillant aux côtés du projet du Varberg Tunnel ont documenté des restes de navires là où personne ne s’attendait à en trouver: sous un sol moderne, remodelé par des remblais et par l’évolution du littoral.
La découverte ne se résume pas à un inventaire spectaculaire. Les vestiges couvrent une période allant du Moyen Âge jusqu’au XVIIe siècle et illustrent plusieurs manières de construire des bateaux de travail. L’ensemble rappelle une évidence souvent oubliée sur les grands chantiers d’infrastructure: creuser pour le futur, c’est parfois rouvrir des couches entières du passé.
Le Varberg Tunnel, un projet ferroviaire qui traverse aussi l’ancienne côte
Le Varberg Tunnel s’inscrit dans un plan d’extension de la West Coast Line, avec l’objectif d’augmenter la capacité ferroviaire. Selon la Swedish Transport Administration, le projet prévoit environ 9 kilomètres de nouvelle double voie et un tunnel rocheux d’environ 2,8 kilomètres sous Varberg.
Pour les usagers, l’ambition affichée est celle d’une circulation plus fluide, avec moins de retards et une réduction des contraintes en surface près de la gare. Mais l’emprise du chantier a une autre conséquence: elle recoupe des zones proches du centre historique, sur des terrains qui ne sont pas seulement des parcelles urbaines contemporaines. Une partie de Varberg se trouve sur des terres remblayées à partir du XIXe siècle, ce qui signifie que des espaces jadis portuaires ou littoraux peuvent se retrouver piégés sous des couches de remplissage.
Dans ce contexte, l’archéologie préventive n’est pas un supplément d’âme. Elle devient une méthode pour relire la ville, en suivant la logique des anciens rivages, des bassins et des usages portuaires que l’urbanisation a recouverts.
Six épaves, du Moyen Âge au XVIIe siècle, identifiées lors des travaux commencés en 2019
Les restes de navires ont été repérés pendant des travaux archéologiques engagés en 2019, dans et près du centre historique de Varberg. L’équipe a daté quatre épaves du Moyen Âge ou de la fin de la période médiévale, une du XVIIe siècle, tandis qu’une autre n’a pas pu être datée.
La découverte dessine une chronologie longue, mais aussi une diversité fonctionnelle: ces bateaux sont présentés comme des navires de travail, construits pour répondre à des besoins concrets. Le fait qu’ils se retrouvent aujourd’hui sous des terrains remblayés souligne un basculement urbain: ce qui était un espace maritime ou portuaire est devenu, avec le temps, une assise pour des infrastructures terrestres.
Ce type de trouvaille met également en lumière une question de méthode: documenter des épaves dans un environnement de chantier implique de travailler vite, sans sacrifier la précision. Les vestiges peuvent apparaître sous forme de fragments, de sections de coque, de membrures et de bois dispersés, avec un état de conservation variable selon l’humidité, la nature des sédiments et les perturbations liées aux aménagements successifs.
Le rapport de 2025 se concentre sur Wreck 2, Wreck 5 et Wreck 6
Un rapport publié en 2025 sur trois des navires a été rédigé par Elisabet Schager, avec les co-auteurs Anders Gutehall, John Evan Skole et Edgar Wrblewski. Le document se concentre sur Wreck 2, Wreck 5 et Wreck 6, parce que ces épaves conservaient des éléments structuraux jugés déterminants, même lorsque l’ensemble n’était préservé qu’en fragments.
Le travail de terrain a mobilisé des spécialistes maritimes et archéologiques de Bohuslän Museum, de Visual Archaeology et de Cultural Environment Halland. Ce type de coopération est central quand un chantier d’infrastructure rencontre un patrimoine organique fragile: le bois gorgé d’eau, une fois exposé, peut se dégrader rapidement si les protocoles de prélèvement, de documentation et de conservation ne sont pas adaptés.
Dans le rapport, Elisabet Schager est citée déclarant: It will be very interesting , ajoutant que l’équipe s’attend à a lot of exciting things à mesure que les analyses restantes avanceront. La formule dit moins une promesse qu’un horizon de recherche: ces épaves ne sont pas seulement des objets, elles sont des archives techniques et matérielles, capables de renseigner sur les traditions de construction, l’origine des bois, et les circonstances d’abandon ou de naufrage.
Wreck 2: un navire en chêne construit dans la seconde moitié des années 1530
La pièce la plus marquante du corpus est Wreck 2, attribuée à un navire à voile en chêne construit dans la seconde moitié des années 1530, avec du bois provenant de l’ouest de la Suède. Les chercheurs ont récupéré deux sections de coque connectées du côté tribord, ainsi que des bois épars, ce qui en fait la structure la plus continue parmi les épaves documentées.
Le navire a été assemblé selon une technique dite clinker , où les bordés se chevauchent comme des tuiles. Cette méthode, associée aux traditions du Nord, est décrite comme une manière classique de produire des coques robustes. Sur un plan archéologique, elle offre aussi des indices lisibles: la superposition des planches, les fixations, les renforts et les choix de charpente peuvent être comparés à d’autres constructions régionales, pour situer un atelier, une influence ou une adaptation locale.
Un autre élément attire l’attention: des traces de brûlure ont été observées sur une baguette de protection le long de la coque. Selon le rapport, le navire a pu être brûlé avant de couler, mais la cause reste incertaine. L’hypothèse ouvre un champ d’interprétation sans le refermer: accident, acte volontaire, événement lié à une activité portuaire, ou dégradation postérieure, tout dépendra des analyses complémentaires et de la lecture stratigraphique du contexte d’enfouissement.
Le fait que le navire soit resté relativement cohérent, avec des sections encore connectées, compte aussi. Cela peut indiquer un enfouissement qui a protégé la structure, ou un mode d’abandon qui n’a pas immédiatement dispersé les éléments. Dans un ancien environnement portuaire, les scénarios sont multiples: échouage, démantèlement partiel, immersion progressive, ou recouvrement rapide par des sédiments avant les grandes phases de remblaiement.
Des épaves sous la ville: ce que le chantier révèle de l’ancien port de Varberg
L’intérêt de cette découverte tient autant à la localisation qu’aux objets eux-mêmes. Les épaves ont été trouvées sur des terrains qui ont changé de statut: autrefois en interface directe avec l’eau, puis progressivement intégrés à la ville par des remblais, notamment à partir du XIXe siècle. Le chantier du tunnel, en décapant ces couches, agit comme une coupe dans l’histoire urbaine.
Les six épaves, réparties sur plusieurs siècles, suggèrent un espace maritime fréquenté sur la durée, avec des usages et des besoins qui ont évolué. La présence d’un navire du XVIIe siècle aux côtés de vestiges médiévaux rappelle que le même secteur a pu rester actif, ou être réinvesti, au fil des transformations du littoral.
Sur le plan patrimonial, la découverte pose une question simple: que reste-t-il, sous les villes côtières, des infrastructures invisibles qui faisaient fonctionner un port, une rade, un front de mer? Les navires de travail sont souvent moins documentés que les unités militaires ou les bâtiments emblématiques, alors qu’ils racontent la logistique quotidienne, l’approvisionnement, les circuits locaux.
À Varberg, le chantier ferroviaire poursuit son objectif de capacité et de continuité du trafic. Mais le sol, lui, a rappelé que l’aménagement n’efface pas les strates, il les recouvre. Et quand une pelleteuse ou une tranchée les rouvre, ce sont parfois des siècles de construction navale, d’activités portuaires et d’accidents oubliés qui remontent à la surface.


